Pistaches
Un brouhaha matinal Les ruelles jappes l’éveil Après le tonnerre des cloches Onze heure déjà Et la douce odeur de café S’empare de l’air humidifié Et framboises embrasse pistaches
MK — Carnets
Ce que les pages retiennent.
carnets, images, fragments — un livre qu’on feuillette.
Un brouhaha matinal Les ruelles jappes l’éveil Après le tonnerre des cloches Onze heure déjà Et la douce odeur de café S’empare de l’air humidifié Et framboises embrasse pistaches
Tu penses avoir fait le travail. Tu t’es assis avec les vieilles idées, ou du moins quelque chose qui y ressemble, tu les as retournées dans tous les sens, tu t’es convaincu d’où elles venaient et pourquoi elles ne te convenaient pas. Tu as nommé les choses : la domination habillée en protection, la froideur habillée…
Il y a un tueur silencieux que nous avons accueilli dans nos vies, vêtu de routine et parlant en silence. Il vit dans les salles d’attente et les trajets du matin, dans les écrans qui clignotent et les conversations creuses. Nous ne le craignons pas, et nous ne le remarquons même presque jamais, car l’ennui n’arrive…
15 juillet 2026
poème
Un brouhaha matinal Les ruelles jappes l’éveil Après le tonnerre des cloches Onze heure déjà Et la douce odeur de café S’empare de l’air humidifié Et framboises embrasse pistaches
14 juillet 2026
essaie
Tu penses avoir fait le travail. Tu t’es assis avec les vieilles idées, ou du moins quelque chose qui y ressemble, tu les as retournées dans tous les sens, tu t’es convaincu d’où elles venaient et pourquoi elles ne te convenaient pas. Tu as nommé les choses : la domination habillée en protection, la froideur habillée en force, le silence habillé en dignité. Tu as tiré les fils. Si c’est vrai, c’est un acte réel, et il demande une honnêteté que beaucoup refusent encore. Mais nommer les choses et les avoir traversées, c’est déjà deux actes différents.
Mais là, maintenant, qu’est-ce qu’il y a à la place ?
Parce que déconstruire, c’est clarifier ce qu’on ne veut pas. Ce n’est pas la même chose que savoir ce qu’on est. Il y a une différence entre un homme qui a choisi de ne pas reproduire les vieux schémas, et un homme qui sait ce qu’il choisit à la place. La première position, c’est une rupture. La deuxième, c’est une construction. On peut vivre longtemps dans la première en croyant avoir fait tout le chemin.
Ce sentiment, tu le connais peut-être. Une conversation difficile arrive, un conflit, une vulnérabilité à montrer, un moment où l’ancien toi aurait fermé les vannes ou pris le contrôle, et tu évites le réflexe. Bien. Mais ensuite ? Qu’est-ce qui remplace ? Parfois il y a quelque chose. Parfois il y a juste un blanc, une hésitation, et une impression vague d’improviser sans partition. Ce blanc, c’est l’espace entre la déconstruction et la construction. Beaucoup d’hommes y vivent sans avoir de mot pour le nommer.
Cet article, c’est une tentative de nommer cet espace. Et de commencer à le meubler.
Quand j’étais petit, la masculinité se présentait à moi comme des monolithes. Des blocs d’idées anciennes, massifs, transmis de génération en génération sans vraiment être questionnés. On m’a laissé entendre que ces blocs allaient m’aider à me définir, dans ma relation aux autres, dans ma relation à moi-même. Ce n’était pas une promesse, c’était présenté comme une évidence, une gravité naturelle. J’allais y orbiter, forcément.
Je ne l’ai pas fait. Par instinct d’abord, par choix ensuite.
Avec une mère monoparentale, tu vois les hommes passer. Certains restent plus longtemps que d’autres, mais ils portent presque tous un de ces monolithes, et parfois le pavanent. Très jeune, j’ai vu les mensonges de ces blocs se répéter. Chaque départ laissait une trace dans la vie d’une femme, et j’ai vu cette femme vouloir rester forte, porter le monde sur ses épaules, chose qu’eux n’avaient jamais même tentée. À sept ans, dix ans, quatorze ans, je ne comprenais pas encore pourquoi je ne leur faisais pas confiance. À vingt ans, j’avais tout compris.
Et pendant des années, j’ai regardé deux camps se faire face autour de ces mêmes monolithes. Ce qui m’a frappé, c’est que les deux avaient besoin des blocs pour exister.
Ceux qui les défendent construisent leur identité sur la continuité. Enlève les monolithes, et ils perdent non seulement une façon d’être, mais une généalogie entière : un lien avec leur père, leur grand-père, une idée de ce qui a tenu debout avant eux. La menace n’est pas seulement culturelle, elle est existentielle. C’est pour ça que la défense prend souvent une forme si disproportionnée. On ne défend pas des idées, on défend une cohérence interne.
Ceux qui démolissent, de leur côté, ont souvent construit leur identité sur la rupture elle-même. Être celui qui a vu, qui a compris, qui a refusé, c’est une position. Une position réelle, méritée souvent, mais une position quand même. Et une position a besoin d’un adversaire pour rester lisible. Les monolithes debout servent autant aux démolisseurs qu’aux défenseurs : ils donnent une direction, une raison de se lever le matin, un camp à habiter.
Les deux positions ont vu quelque chose de réel, et ce serait malhonnête de ne pas le reconnaître. La défense des continuités répond à une question vraie : comment transmettre quelque chose, comment inscrire un homme dans une lignée, comment lui donner des formes qui tiennent quand tout le reste est incertain ? La ritualisation, l’appartenance, la transmission ont une valeur que l’enthousiasme de la rupture efface parfois trop vite. Du côté des démolisseurs, la critique n’est pas abstraite non plus : les liens documentés entre normes de genre rigides et inexpressivité émotionnelle, entre modèles de masculinité fermés et violence, entre la valorisation de la dureté et un coût psychologique réel, ce n’est pas de l’idéologie, c’est vécu, c’est mesurable. Ces deux regards ont raison sur ce qu’ils voient. Là où ils s’arrêtent, c’est qu’ils ne voient que ça.
Ce qui se perd dans ce face-à-face, c’est toute question qui ne porte pas sur les blocs eux-mêmes. Pendant que les deux camps s’épuisent à se crier dessus, la question de ce qu’on bâtit à partir de zéro reste sans réponse, parce qu’elle intéresse moins. Elle est moins spectaculaire. Elle ne crée pas de camp.
Je n’avais pas envie de participer à ça.
Il y a quelque chose d’utile dans la déconstruction. Vraiment. Nommer ce qu’on a absorbé sans le choisir, retracer les mécanismes, comprendre comment certaines idées se sont logées si profondément qu’elles passaient pour de la nature, c’est nécessaire. L’instinct c’est bien, la clarté d’esprit c’est mieux. Un homme qui évite la violence émotionnelle par réflexe conditionné vaut moins, à terme, qu’un homme qui comprend pourquoi il choisit de ne pas l’exercer.
Mais il y a un endroit où la déconstruction s’arrête. Et beaucoup de gens ne voient pas cet endroit arriver.
Imagine quelqu’un qui démonte un moteur pour comprendre comment il fonctionne. Au bout d’un moment, toutes les pièces sont sur le sol, propres, identifiées, étiquetées. Le travail d’analyse est complet. Mais les pièces sur le sol ne font pas avancer de voiture. Et si tu passes assez de temps à les regarder, à les réorganiser, à en comprendre chaque détail, tu peux développer l’illusion que ce travail-là est le travail. Que comprendre, c’est déjà construire.
Ce n’est pas la même chose.
L’état qui suit une déconstruction non accompagnée de construction ressemble à ça : on sait nommer ce qui ne va pas chez les autres, on a une conscience aiguë des dynamiques de pouvoir, des injonctions sociales, des héritages toxiques. Et en même temps, quand vient le moment d’agir, d’être présent, de décider qui on est dans une situation concrète, il y a quelque chose d’hésitant. Pas par mauvaise volonté. Parce qu’on a appris à démonter mais pas encore à assembler.
Ce n’est pas un échec. C’est une étape. Mais il faut la reconnaître pour ce qu’elle est.
À dix-huit ans, dernière année du secondaire. Classe d’anglais, la professeure appelle des petits groupes pour les oraux autour de son bureau. Le reste de la classe fait ce qu’elle fait : n’importe quoi. Je parlais fort pour ne rien dire, comme on le fait à cet âge. L’une des jeunes femmes du groupe avait eu des difficultés toute l’année. Le brouhaha la dérangeait. Elle s’est retournée et m’a dit de fermer ma gueule. Je lui ai répondu make me, petit con adolescent que j’étais. Elle s’est levée, a marché jusqu’à moi, et sans un mot, sans hésitation, m’a giflé. Je suis resté droit, à la regarder dans les yeux, sans trop croire ce qui venait de se passer. J’ai dit Ok. Elle est repartie. Je me suis assis. La classe était calme.
Ce n’était pas le vieux réflexe. Ce n’était pas non plus une décision consciente. C’était juste un blanc, une seconde suspendue entre ce que j’aurais pu faire et ce que j’avais choisi de ne pas faire sans encore savoir ce que je choisissais à la place. Ce blanc-là, je l’ai reconnu plus tard. Il ressemblait exactement à l’espace dont je parle ici.
Voilà l’image qui m’est venue, et qui a changé ma façon de voir les choses.
La masculinité est un réceptacle.
Pas un code, pas une liste de règles, pas un archétype héroïque à atteindre. Un contenant. Depuis toujours, ceux qui s’y identifient le remplissent : de ce qu’ils ont reçu, de ce qu’ils ont traversé, de ce qu’ils ont décidé de transmettre à leur tour. Pendant longtemps, la transmission était lente, quasi organique. D’un père à un fils, d’une communauté à l’autre, avec de petits ajustements au fil des générations. Une adaptation raisonnable à des temps qui changeaient lentement.
Le problème, c’est que les temps ne changent plus lentement. Et beaucoup d’hommes ont fait l’un de deux gestes symétriquement insuffisants. Soit ils ont saisi les vieux contenus pour les imposer de force dans un réceptacle contemporain, comme si les pièces d’un moteur des années cinquante pouvaient équiper une voiture d’aujourd’hui. Soit ils ont renversé le réceptacle entièrement, vidé jusqu’au fond, et se sont retrouvés avec quelque chose de propre, d’honnête et de creux.
Un réceptacle vide n’est pas une réponse. C’est juste un début. Et c’est, pour beaucoup, là où on en est.
Il y a quelque chose d’important dans le fait de garder le mot. Pas par nostalgie, pas par refus de voir ce qu’il a porté de mauvais pendant longtemps. Mais parce que le mot est encore là où beaucoup d’hommes cherchent. Si tu vides le contenu et que tu jettes aussi le réceptacle, tu pars avec lui, et tu laisses derrière ceux qui n’ont pas encore trouvé d’autre langage pour se chercher. La masculinité comme réceptacle vide, propre, disponible, c’est une invitation. C’est dire : il y a encore quelque chose à habiter ici, si tu décides consciemment ce que tu y mets. Ce n’est pas une amnistie pour les vieux contenus. C’est un refus de laisser le mot uniquement à ceux qui voudraient le figer.
La question n’est pas de savoir si les vieux contenus étaient bons ou mauvais. Cette conversation a eu lieu, elle continue d’avoir lieu, elle aura toujours lieu. La question qui m’intéresse davantage, c’est celle-ci : toi, maintenant, qu’est-ce que tu choisis d’y mettre ?
Je ne vais pas te donner ma liste. Ce serait passer à côté de l’essentiel, et honnêtement, ce serait refaire exactement ce que j’essaie de défaire : te proposer un contenu à adopter plutôt qu’une façon de le trouver toi-même. Mais je peux te partager la logique que j’ai suivie, parce qu’elle m’a semblé honnête.
Je suis parti de zéro. Pas par nihilisme, pas par geste révolutionnaire. Simplement parce que si quelque chose d’ancien est vraiment valable, on finit par le retrouver. La vraie valeur n’a pas besoin d’être protégée, elle revient d’elle-même quand on la cherche authentiquement. Ce qui ne revient pas quand on arrête de le forcer, c’est probablement que ça ne tenait pas sous son propre poids.
J’ai aussi pensé en termes de durée. Ce qu’on met dans ce réceptacle, on le porte toute une vie. Ça doit donc tenir, pas juste être satisfaisant dans l’immédiat, pas juste répondre à une pression sociale du moment. Un homme qui construit sa façon d’être sur la performance, paraître calme, paraître fort, paraître sûr, finit par porter quelque chose d’épuisant. La performance demande une énergie constante et ne nourrit rien de réel. Ce qui tient sur le long terme, c’est ce qui existe même quand personne ne regarde.
Et puis il y a la tension la plus réelle, et la plus difficile à résoudre : ce que je mets dans ce réceptacle doit me servir à moi, et me servir dans ma relation aux autres.
Ces deux choses ne sont pas opposées par nature, mais elles ne s’équilibrent pas d’elles-mêmes. Si tu remplis ton réceptacle uniquement vers l’extérieur, être disponible, être à l’écoute, être présent pour tout le monde, effacer tes besoins pour ne pas déranger, tu finis par t’aplatir. Pas par générosité, mais par dissolution. L’homme qui ne sait dire non à personne, qui absorbe sans jamais nommer ce qu’il ressent, qui gère les émotions des autres sans jamais gérer les siennes, ce n’est pas un homme ouvert. C’est un homme disparu. Et tôt ou tard, ce qui a été absorbé sans être digéré ressort autrement : dans l’amertume, dans la passivité agressive, dans une explosion disproportionnée à un événement insignifiant.
À l’inverse, ce qu’on construit pour soi ne peut pas se faire en diminuant les autres. La solidité personnelle qui s’achète au prix d’une fermeture émotionnelle, d’une compétition constante, d’une incapacité à reconnaître la vulnérabilité, ce n’est pas de la solidité. C’est de la fragilité déguisée. C’est l’homme qui ne peut pas s’asseoir dans une conversation difficile sans chercher à la contrôler, parce que perdre le contrôle lui ferait voir quelque chose qu’il ne veut pas voir de lui-même. Cette armure ne protège pas. Elle emprisonne.
Tu es dans une conversation où quelqu’un que tu aimes a besoin de toi, et toi tu as besoin de quelque chose aussi, et les deux ne peuvent pas arriver en même temps. C’est là que ça se joue. Pas dans les principes.
Il y a une dernière chose. C’est peut-être la plus difficile après avoir fait tout le travail intellectuel de la déconstruction, et c’est aussi la plus simple à énoncer.
La masculinité ne se définit pas dans les idées. Elle se vit dans les comportements.
Ce que tu penses de toi-même ne compte pas autant que ce que tu fais. Pas parce que les idées sont sans valeur, mais parce que les comportements sont ce que les autres vivent. Et aussi ce que toi tu vis, dans ton corps, dans tes choix concrets, dans ce que tu décides de faire ou de ne pas faire quand ça coûte quelque chose.
Un homme peut articuler avec précision pourquoi la vulnérabilité est une force, et se fermer comme une huître dès qu’une conversation touche à quelque chose de réel pour lui. Un homme peut savoir que le soin émotionnel est du travail non reconnu, et systématiquement laisser les femmes autour de lui le faire sans jamais l’assumer. Un homme peut rejeter l’idée de domination, et couper la parole, orienter les conversations, occuper l’espace d’une façon qui dit exactement le contraire.
Ce n’est pas de la mauvaise foi, nécessairement. C’est le décalage normal entre comprendre quelque chose et l’avoir intégré assez profondément pour que ça change la façon d’agir par réflexe. Ce décalage est humain. Mais il faut le voir. Parce que tant qu’on ne le voit pas, on peut se raconter une histoire très confortable sur qui on est, pendant que nos comportements racontent une autre histoire à tout le monde autour.
Pendant longtemps, quand une femme me disait j’ai un copain, je prenais ça pour un signal de recul. Je m’éloignais, je prenais mes distances. Ça me semblait honnête, respectueux même. Un jour, quelqu’un m’a dit : si tu arrêtes de lui parler dès que tu apprends qu’elle a un copain, c’est comme si tout ce que tu voulais c’était coucher avec elle. J’ai senti quelque chose se déplacer. Ce que je percevais comme du respect était en fait son contraire. Où est l’intérêt pour la personne, si dès que tu apprends qu’elle est en couple, tu t’enfuis ? J’avais les bonnes idées sur le respect, sur les frontières, sur ce que ça voulait dire de ne pas imposer ma présence. Et mes comportements racontaient exactement l’inverse, sans que je l’aie vu une seule fois.
Ce que je cherche, personnellement, c’est la cohérence entre les deux. Pas la perfection. L’honnêteté. Voir le décalage quand il existe. Le nommer. Recommencer.
Si tu as fait le travail de déconstruire et que tu te retrouves maintenant face à quelque chose qui ressemble à du vide, c’est normal. Ce vide n’est pas un échec. Ce n’est pas non plus un endroit où rester.
Ce que tu mets dans le réceptacle, tu ne le déposes pas une fois pour toutes. Tu le déposes d’abord maladroitement, avec trop d’effort, en y pensant trop. Puis avec un peu plus de sûreté. Puis, à force de répétition, presque sans y penser, mais seulement si tu reviens assez souvent pour que ça devienne une façon d’être plutôt qu’un exercice conscient. L’honnêteté dans une conversation difficile n’est pas une valeur qu’on adopte un matin. C’est une habitude qu’on rate, qu’on reprend, qu’on rate autrement, qu’on reprend encore. La construction est lente parce qu’elle est faite de ça : des comportements répétés jusqu’à ce qu’ils ne demandent plus d’effort, jusqu’à ce qu’ils soient toi.
Le réceptacle est à toi. Décide ce que tu veux y mettre, pour toi, pour les gens autour de toi, pour ce que tu laisseras derrière. Et puis reviens-y. Demain, et après.
27 juin 2025
essaie
Il y a un tueur silencieux que nous avons accueilli dans nos vies, vêtu de routine et parlant en silence. Il vit dans les salles d’attente et les trajets du matin, dans les écrans qui clignotent et les conversations creuses. Nous ne le craignons pas, et nous ne le remarquons même presque jamais, car l’ennui n’arrive pas avec un cri, mais avec un soupir.
Il s’insinue dans les interstices entre nos obligations, s’infiltre dans nos habitudes, et se dépose comme de la poussière sur l’âme. Nous avons confondu sa présence avec la paix, son engourdissement avec la maturité. Mais ne vous y trompez pas : l’ennui n’est pas un état neutre.
C’est une lente érosion de l’esprit, et nous avons bâti des vies entières sur lui.
Ceci est sa nécrologie.
Nous pensons souvent que l’ennui est rare comme une pause ponctuelle entre deux pics de stimulation. Mais en réalité, il est partout. Il porte juste d’autres noms : routine, efficacité, commodité, professionnalisme, sécurité. Nous avons appris à organiser nos vies pour minimiser les frictions. Mais ce faisant, nous avons aussi réduit leur opposé : l’engagement.
L’ennui se manifeste dans la manière dont nous interagissons avec nos villes — itinéraires prévisibles, vitrines identiques, architecture muette. Il se cache dans nos lieux de travail, où les réunions semblent interminables et les tâches déconnectées de tout sens profond.
Il est présent dans nos habitudes numériques, où le défilement infini simule la nouveauté sans jamais vraiment la livrer. Il s’installe même dans nos relations, où les conversations tournent en boucle, où les rituels ne sont plus remis en question, où la curiosité se dissipe dans une familiarité polie. Ce n’est pas la vie qui est ennuyeuse. C’est nous qui avons cessé de remarquer les endroits où nous l’avons laissée le devenir.
Enfant, je baignais dans l’ennui. Au début ce n’était que des instants de vide mais à la longue j’ai commencé à les remplir. J’ai découvert rapidement qu’à tout moment je pouvais me laisser emporter par mon imagination. Et ceci est devenu un réflexe.
L’ennui est souvent balayé comme une nuisance, comme quelque chose à repousser, à remplir, à faire taire. Mais sous ce malaise, il porte un message. L’ennui n’est pas l’absence d’activité. C’est l’absence d’alignement entre ce que nous faisons et ce qui compte pour nous.
Il surgit quand le corps est présent mais que l’esprit est ailleurs. Quand nous enchaînons des gestes sans lien avec ce qui nous anime vraiment.
C’est un signal, pas une faille. Il murmure que quelque chose en nous cherche à se reconnecter. Parfois, cela signifie que nous sommes sous-stimulés. D’autres fois, que nous sommes surstimulés… mais par les mauvaises choses.
Pourtant, peu entendent ce signal. Et moins encore l’écoutent.
Car l’ennui, lorsqu’on lui fait face, soulève des questions que beaucoup préfèrent ne pas formuler :
Que ferais-je si j’étais réellement libre ?
Qu’est-ce que j’évite, exactement ?
Pourquoi cela ne me semble-t-il pas vivant ?
Ces questions ne surgissent pas toujours. Parfois, elles dorment sous la surface. Mais lorsque l’ennui persiste — tenace, indifférent à nos distractions — alors elles finissent par s’imposer. L’ennui n’est pas l’ennemi de la productivité. Il est l’absence de sens. C’est ce qui reste quand nos actions ne nous parlent plus.
Avec la désillusion de l’adolescence, l’imagination perd de sa magie,et dans le mouvement ces questions me sont devenu inévitable. Ma première nuit noire de l’âme où cette recherche de sens devient une nécessité.
Si l’ennui est un signal, alors l’objectif n’est pas de le faire taire, mais d’y répondre — avec intelligence, honnêteté et intention.
Pas en remplissant nos vies de distractions, mais en changeant notre rapport au temps, à l’attention et au sens.
Certaines personnes semblent vivre sans jamais s’ennuyer. Ce n’est pas parce qu’elles sont constamment diverties, mais parce que quelque chose dans leur posture a changé.
Elles ont trouvé des façons de rendre le monde à nouveau vivant. Et, ce faisant, l’ennui s’éclipse doucement.
Le sens n’a pas besoin d’être grandiose. Il ne doit pas forcément être une mission de vie ou un objectif de carrière. Au fond, c’est simplement la sensation que ce que nous faisons a de l’importance. Que cela s’inscrit dans quelque chose de plus large — que ce soit la croissance, la bienveillance, la contribution ou la compréhension.
Quand le sens est là, même les moments répétitifs ou silencieux prennent du poids.
Un jardinier ne s’ennuie pas en désherbant, car ce geste s’inscrit dans une œuvre plus grande. Un enseignant ne décroche pas en préparant ses cours s’il sent qu’il façonne une personne.
Il ne s’agit pas d’être inspiré en permanence. Il s’agit de savoir pourquoi on est là.
Sans ce pourquoi, nos journées s’aplatissent. On les traverse comme des passagers en pilote automatique, masquant la fadeur par du bruit.
Mais avec un sens, le temps se précise. Il redevient texturé. Et quand le moment retrouve de la profondeur, l’ennui n’a plus sa place.
Un jour, j’ai eu une épiphanie. En vrai, une vision sombre d’un avenir impossible. Un vieil homme recroquevillé dans une caverne plongé dans le noir. Cette idée m’a terrifié mais elle m’a aussi inspiré. Ne voulant devenir cette vision, j’ai cherché son opposé. Et dans cette recherche j’ai trouvé un sens.
La curiosité n’a pas besoin d’une question à résoudre. Elle a seulement besoin d’un détail à remarquer. C’est elle qui transforme le silence en observation, et la routine en variation.
Quand on est curieux, le monde cesse d’être un tunnel à traverser, et devient un paysage à explorer.
Là où le sens nous donne une direction, la curiosité ouvre des portes qu’on ne savait pas exister. Elle décale notre regard juste assez pour révéler un détail qu’on avait déjà vu cent fois. Une fissure sur le trottoir. Une hésitation dans une voix. La manière dont nos pensées se comportent quand on arrête de les conduire.
Beaucoup associent la curiosité à l’enfance, mais elle n’a rien d’infantile.
C’est une compétence cognitive, une habitude de l’attention.
Et elle est disponible même dans les environnements les plus ennuyeux — surtout là, même. L’ennui, bien souvent, n’est rien d’autre qu’une curiosité laissée en friche.
J’ai toujours pensé que la curiosité était, avant tout, la capacité de posé une question. La question est le résultat d’une réaction cognitive face à une observation. Gamin, étendu dans mon lit, par ennui, je regarde le plafond. Il est blanc, il a été peint, avec un pinceau ou un rouleau. Le pinceau à toucher le plafond mais est-ce que quelqu’un à toucher le plafond ? Avec sa main pas un outil.
Pendant longtemps, si je voyais un recoin ou un endroit qui semblait potentiellement n’avoir jamais été touché, je le touchait. Parfois, je le fait encore.
Créer, c’est transformer une énergie intérieure en quelque chose de tangible.
Ce n’est pas réservé à l’art, au design ou à l’artisanat. Cela peut être aussi simple que reformuler une phrase, réorganiser une étagère avec intention, ou choisir de cuisiner plutôt que de réchauffer. Ce qui compte, c’est que ce soit vous qui façonniez le moment.
Là où la curiosité appelle l’engagement, la création l’active. Elle vous fait passer de spectateur à participant. Quand vous créez, vous cessez d’attendre que le sens ou la stimulation surgisse. Vous les générez.
Même dans les plus petits gestes, la création restaure l’agency. Et l’agency est l’ennemi naturel de l’ennui.
Le plus beau, c’est que la création n’a pas besoin des « bonnes conditions ». Certains des actes les plus puissants de création naissent de la contrainte : moments calmes, ressources limitées, états incertains. Quand vous apprenez à créer depuis là où vous êtes, l’ennui perd prise. Parce que désormais, quelque chose naît à travers vous.
Au cours, de plus d’une décennie d’emploi, j’ai découvert que je pouvais trouver un moyen de création dans presque toute mes tâches. Que ce soit dans la mise en place d’une table excel, dans la rédaction d’un courriel, ou dans un plan de projet. Il y a plusieurs moyens d’y parvenir à un rendu et chaque fois que la tâche revient, il y a possibilité de la tenter dans un ordre différent, d’explorer, via la création, les meilleurs méthodes.
Il n’y a pas de cérémonie quand l’ennui meurt.
Pas de révélation. Pas de dernier souffle. Juste un effacement progressif. Vous cessez de chercher des distractions. Vous ne comptez plus les heures. Vous remarquez que le silence ne semble plus vide et que l’attente ne ressemble plus à un retard.
Quelque chose a changé, et vous n’avez pas noté le moment. Mais c’est parti.
Vous commencez à marcher autrement dans des lieux familiers. La même pièce, la même routine mais traversée par l’attention, maintenant par le choix. Par un calme sentiment d’auteur. L’impulsion de « remplir le temps » s’efface, parce que le temps ne semble plus creux. Vous ne cherchez plus à fuir l’instant, vous y êtes.
Et c’est ainsi que meurt l’ennui.
Pas dans le bruit, mais dans le remplacement.
Pas par la force, mais par l’attention.
On ne le tue pas. On le dépasse.
L’ennui n’a jamais été le problème — il était l’indicateur.
Un signal discret qui vous demandait :
« Es-tu vraiment là ? Vraiment engagé ? Vraiment en train de choisir ? »
Et dès que vous commencez à répondre à cet appel par le sens, la curiosité, la création, il n’a plus besoin de revenir. Ce qui le remplace n’est pas l’excitation. C’est la présence. Et dans cette présence, la vie retrouve sa texture. Une texture que l’ont peut être toucher du doigt.